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Altitude et entraînement

Stages d’altitude, plus hauts, plus forts ?
Dans la quête de la performance, la préparation en altitude connaît un regain d’intérêt. Efficace ? Sans doute. Limite ? Peut-être. Dangereuse ? Des tests sont en cours. Explications.

L’Équipe Magazine, n° 1077, 11 janvier 2003, enquête réalisée par Françoise Inizan.

Stages d’altitude, plus hauts, plus forts ?

Dans la quête de la performance, la préparation en altitude connaît un regain d’intérêt. Efficace ? Sans doute. Limite ? Peut-être. Dangereuse ? Des tests sont en cours.

Explications.

Sur les flancs de ces vieilles montagnes jaunes et usées du Nouveau-Mexique, ils se sont refait un sang neuf. Là, au pied des Rocheuses qui glissent doucement vers la ville d'Albuquerque, étalée à 1.600 mètres d'altitude, au creux d'une large boucle du Rio Grande, Mehdi Baala, le champion d'Europe du 1.500 m, Samir, son frère, champion de France du marathon, et deux spécialistes de steeple, BobTahri et Badre Din Zioini, se sont entraînés. Trois semaines de stage qu'ils programment désormais chaque hiver et sans lesquelles, disent-ils, leurs performances ne seraient pas les mêmes. Trois semaines dans le Grand Ouest désertique, où ils ont migré, tels des orpailleurs, en quête de conditions d'entraînement très particulières à la recherche de l'altitude qui accroît naturellement les globules rouges, formidables transporteurs d'oxygène aux muscles, si précieux pour les longs efforts d'endurance.

A Albuquerque, l'atmosphère est étrange. Ces chercheurs d'altitude, on les dirait bien à la conquête de l'or. Avant eux, les deux meilleurs marathoniens au monde, l'Américain Khalid Khannouchi, qui y possède une maison, et l'Anglaise Paula Radcliffe, familière des lieux, ont découvert le filon. Plus loin, en centre-ville, se dresse la piscine de l'université du Nouveau Mexique où Matt Biondi vint se régénérer et où Tom Jager prépara de longues années son record du monde du 50 m.

À cette époque de l'année où les stations d'altitude blanchissent sous la neige, Albuquerque s'avère le site idéal. Ciel cristallin. Temps sec et mordant qui peut se réchauffer violemment en une après-midi. Mehdi vient d'ailleurs de croiser en footing deux grands spécialistes du 800 m, l'Américain David Krummenacker et le Burundais Jean-Patrick Nduwimana, débarqués la veille de Flagstaff, Arizona, autre centre d'altitude renommé (voir annexe), mais devenu trop froid. De jeunes espoirs français aussi sont arrivés, un peu perdus. L'hiver gagne du terrain. Encore quelques jours, et, pour accueillir les athlètes, il ne restera guère que Mexico où Saïd Aouita, l'un des premiers découvreurs du site aztèque, vient d'emmener l'élite du demi-fond australien dont il s'occupe désormais en tant qu'entraîneur national.

Mexico. C'est là qu’à débuté l'aventure de l'altitude, quand la gigantesque ville mexicaine reçoit les Jeux Olympiques de 1968. Les premiers à se dérouler haut, à 2.200 mètres, les premiers où se révélèrent les coureurs kenyans. Dans leur foulée, les chercheurs découvrent que l'altitude peut aussi améliorer les performances en plaine, et les laboratoires des nations sportives, URSS et RDA en tête, se mettent au travail, inspirés par les études aéronautiques sur l'environnement des pilotes. Puis l'altitude parut perdre de son intérêt. Était-elle détrônée par les transfusions sanguines des années 80 puis complètement dépassée par la découverte de l'EPO artificielle et autres transporteurs d'oxygène dans les années 90 ? Aujourd'hui, les années 2000 semblent la remettre à la mode. Richard Descoux, l'ancien DTN de la Fédération française d'athlétisme, explique: « Autrefois, j'avais organisé des colloques sur l'altitude. C'était un tollé. Aujourd'hui, tout le monde est demandeur car presque tous les médaillés travaillent en altitude. »
L'EPO et ses dérivés désormais détectés, les sportifs s'en sont-ils retournés à l'utilisation de l'altitude naturelle, « l’altitude vraie », quand d'autres ont poursuivi leurs recherches sur une utilisation futuriste, très technologique, de l'altitude artificielle ? Ou bien son emploi cache-t-il autre chose ?

Car l'altitude garde son mystère. Ses bienfaits demeurent en effet controversés tant le corps humain tarde à révéler les bénéfices qu'il pourrait en tirer pour améliorer la performance sportive. Logique: avec l'hypoxie (voir lexique ci-contre), c'est tout le système humain qui est affecté en une complexe alchimie qui rend difficiles, intimes, les réglages : quelle est l'altitude idéale ? Combien de jours doit-on y rester ? Quel travail y effectuer ? Combien de temps avant la compétition ?

Toutes ces questions, une étude lancée en 1991 et publiée en juillet 1997 par les docteurs Ben Levine et Jim Stray-Gundersen les a relancées, en faisant l'effet d'une bombe chez les sportifs. Jusque-là, les recherches avaient porté sur des athlètes s'entraînant et vivant en altitude, avec des résultats mitigés. À l'enrichissement du sang en globules rouges, on opposait les désavantages de l'hypoxie, notamment des vitesses d'entraînement faibles, trop éloignées de celles de la compétition, qui brouillaient à la longue les repères gestuels et menaient au déconditionnement musculaire. Jusqu'à ce que ces scientifiques américains démontrent qu'on pouvait concilier les deux avantages : selon eux, les athlètes étaient plus performants lorsqu'ils vivaient en altitude, à plus de 2 500 mètres, pour bénéficier des bienfaits physiologiques, et qu'ils s'entraînaient en bas pour ne pas perdre de la force musculaire. Leur « Vivre en haut, s'entraîner en bas » (Live high, train low) démontrait des améliorations drastiques du V02 Max de 3 à 5 % et, en performance chronométrée, de 1 à 2 %, après seulement quatre semaines d'entraînement. Une marge énorme si l'on considère qu'un gain de 1 % équivaut à presque 16 secondes sur un 10.000 m ni, soit la différence entre la médaille d'or et la sixième place sur cette distance aux Jeux de Sydney.

Très vite, l'étude du Levine a ouvert de nouvelles perspectives. Oui, on pouvait bien utiliser l'altitude de différentes manières. Classiquement, en vivant et s'entraînant en haut, mais à la condition, donc, d'y rester peu longtemps. En s'entraînant en bas et en vivant en haut, comme venait de le démontrer Levine. Ou encore, en vivant en bas et en s'entraînant en haut, à la manière des Kenyans et des Éthiopiens, qui montent plusieurs fois par semaine près d'Addis-Abeba, au sommet de l'Entoto, à 3.600 mètres. Ou... à la façon des Allemands de l'Est, dont on découvrit, à la chute du mur de Berlin, qu'ils se préparaient ainsi, depuis longtemps, dans une pièce où l'altitude était recréée artificiellement, au cœur de leur centre national d'entraînement de Kienbaum, près de Berlin. Jusque-là, en effet, très peu d'études sur le sujet, pourtant nombreuses, avaient été publiées : les nations préféraient garder le secret de leurs médailles...

L'altitude simulée ouvre soudain une brèche dans laquelle les Scandinaves s'enfoncent les premiers. En quelques mois, la Norvège opte pour le modèle Levine et fait construire des chambres hypoxiques (on garde la même pression barométrique, mais on joue sur les pourcentages d'oxygène et d'azote) dans son centre national d'entraînement d'Oslo. la Finlande, elle, fait bâtir à Vuokatti un véritable hôtel où on peut louer des chambres d'altitude pour 150 euros.Très vite, le reste du monde s'y met. L’Australie, en peine de hauteur (à part le site de Thredbo, à 1.365 mètres, ouvert en 1999), crée en 1997 un centre d’altitude simulée à l’AIS l'Institut australien des sports de Canberra. Le Japon en ouvre cinq, privés ou publics, dont l'un, doté d'une piste d'altitude recréée tracée au fond d'une mine désaffectée. Dans la foulée, des caissons hypobares individuels (on ne touche pas à l'oxygène, mais on y fait baisser la pression barométrique), des tentes ou chambres hypoxiques sont lancés sur le marché par des firmes dont les sites Internet clamera sans vergogne « Possédez votre montagne portable » , pour 10.000 euros la tente.
La marathonienne Chantal Dallenbach a acheté, avec son mari et entraîneur Alain, une tente qu'ils partagera avec la cycliste Jeannie Longo et une chambre qu'ils ont installée dans leur appartement de Font-Romeu.
C'est sur le Net encore que le coureur de steeple Gaël Pencréach avait découvert l'existence d'un hôtel avec chambres à hypoxie à Brides-les-Bains (Savoie), tenu par l'ancien biathlète Lionel Laurent: « Je savais que Jeannie Longo y était allée. C'était un gage de sérieux et de professionnalisme. J'ai voulu essayer. » Pendant dix huit jours, il est resté enfermé dans sa chambre et n'est sorti que pour ses deux entraînements quotidiens et les repas. « Dix jours après mon arrivée, je suis allé courir le meeting de Nuremberg. J'ai réussi 8'17 comme ça, en ayant l'impression de voler. » Pour des raisons budgétaires, Gaël arrêtera pourtant l'expérience : plus de 1.200 euros le séjour, c'était trop cher pour lui.

Dès 1997, le Comité international Olympique s'est effrayé de cet engouement extraordinaire.
Un nombre croissant de cyclistes, skieurs nordiques ou rameurs voyageaient avec des vans spécialement équipés de caissons hypobares. « On savait que, autour de ces sports, les hébergements des villages se transforment en caravaning, explique le docteur Schamach, responsable de la commission médicale du CIO. Les coureurs sortaient de leur caisson pour aller concourir et y rentraient aussitôt après. » Comme des accidents avaient été signalés, le CIO s'inquiète d'abord des risques que l'utilisation de ces engins fait courir à la santé des athlètes. Il lui est rapporté qu'une nuit, un certain nombre de fondeurs finlandais logeant dans une maison d'altitude avaient dormi involontairement à plus de 4.500 mètres (altitude recréée) à la suite d'un dysfonctionnement du monitoring de pression. À Lausanne, on est donc en alerte. D'autant que les Jeux de Salt Lake City révèlent le retour en grâce des vieilles pratiques de transfusion sanguine effectuées par les fondeurs autrichiens dans les chambres desquels du matériel d'utilisation a été retrouvé. Le CIO vient tout juste de détecter l'EPO, mais, décidément, il ne peut pas baisser les bras.
Poussé par les Français, il décide alors de financer une étude sur tous les systèmes qui stimulent la production de globules rouges en recréant artificiellement les conditions d'un séjour en altitude. Objectif : donner une base scientifique à toutes les expériences tentées dans le monde de façon éparpillée, commerciale souvent, secrète parfois. Six universités françaises et le Centre national de ski nordique de Prémanon (Jura) sont sollicités sur différentes expérimentations coordonnées par Jean-Paul Richalet, physiologiste de renom de l'université de Bobigny. Le docteur Patrick Schamach, directeur de la Commission médicale du CIO, explique: « Leur mission est de répondre à cette triple question: 1. Est-ce nuisible à la santé ? 2. Est-ce éthique ? 3. Si les deux premières réponses sont oui, est-ce que ça peut être assimilé à une conduite dopante ? »

Au col de Prémanon, altitude 1.150 mètres, les premières neiges tombées n'ont laissé que de minces lambeaux blancs sur les champs d'où émerge soudain, en surplomb d'un lacet obtus, la raide et haute silhouette de l'École nationale de ski nordique. Ici, dès 1999, on avait profité de la rénovation de la bâtisse pour ouvrir également des chambres hypoxiques. Six petites chambres spartiates calées sous les toits du cinquième étage, avec des murs recouverts d'une peinture spéciale pour ne laisser filtrer aucun gaz et dotées d'un système d'extraction d'air, aspiré dans la pièce, puis renvoyé sous forme d'air appauvri en oxygène. Mais voilà, leur ouverture coïncida avec l'affaire Festina, survenue un an plus tôt, et Marie-George Buffet, alors ministre de la Jeunesse et des Sports, décida de les mettre en sommeil. Pendant trois ans, elles furent donc fermées aux sportifs français, jusqu'à ce que le CIO et le ministère des Sports français les rouvrent cet été. Pour les seuls besoins de l'étude.

L’expérience de Prémanon débuta en août et septembre derniers avec des biathlètes entraînés pendant dix-huit jours à l'altitude de l'école (1.150 mètres donc) et dormant dans les chambres spéciales à 2.500 mètres d'altitude recréée (pendant six jours) puis à 3.000 mètres (six jours) puis à 3.500 mètres (six jours). Les premières conclusions ? On constate bien une augmentation de l'érythropoïèse, mais aucune amélioration de la performance aérobie ni d'augmentation du volume de globules rouges quinze-seize jours après la fin du stage. Le stage était-il trop court ? L'altitude finale de 3.500 mètres trop élevée ? Ou les temps de récupération étaient-ils trop justes ? Toujours ces mystères... « On a donc décidé d'affiner les résultats », souffle Laurent Schmitt, professeur au centre et coordinateur de l'étude avec Jean-Paul Richalet. Cette fois, avec les nageurs de l'équipe de France de longue distance. « Là, on les a fait dormir quatorze nuits à 3.000 mètres. On veut vérifier que 3.000 mètres est la bonne altitude et voir si un stage de quinze jours suffit pour être performant. »

Des effets de l’altitude, il faut donc encore vérifier la véracité. Jauger aussi les utilisations passées comme celle de l'hypoxie dite « en charges intermittentes » (IHE, Intermittent hypoxic exposure), découverte a priori la plus prometteuse. À Strasbourg,Véronique Billat expérimente ce modèle. Inspirée par les travaux du professeur Hans Hoppeler, de l'université de Berne, effectués avec les skieurs suisses, elle juxtapose des entraînements en altitude à des entraînements en normoxie (niveau de la mer). Pendant plusieurs semaines, cette jeune scientifique a soumis des coureurs de fond à deux entraînements hebdomadaires intenses de trente minutes (au seuil anaérobie) sur un tapis roulant avec un Altitrainer, sorte de réservoir portable terminé, par un tube grâce auquel ils inhalaient un mélange hypoxique équivalent à une altitude de 3.000 mètres. Les résultat sont fantastiques: ni hausse des globules rouges ni hausse de l EPO (voilà qui est intéressant au regard des contrôles), mais une meilleure utilisation de l'oxygène au niveau de la cellule musculaire avec une augmentation moyenne du V02 Max de 7 %.
Cette méthode vertigineuse, les sportifs n'ont pas attendu les résultats officiels du CIO pour se l'approprier. Une fois encore, les athlètes ont un temps d'avance. La société suisse Sport and Médical Technologies, basée à Genève, commercialise l'Altitrainer depuis quatre ans déjà, et le médecin espagnol de l'équipe Once, Nicolàs Terrados, l'un des premiers à avoir travaillé dès 1988 sur FIHE, fut aussi l'un de ses premiers clients. Aldo Sassi, l'administrateur de l'équipe Mapei et du centre italien Mapei Sport Service, leur a également acheté plusieurs appareils. Tout comme l'équipe Lotto-Adecco. Et, dans le centre de recherches de la firme, doté d'une salle d'entraînement, les sportifs de renom, des cyclistes professionnels, des skieurs italiens : se pressent chaque semaine. Comme certains tennismen français venus en voisins, et dont Jean-Baptiste Menut, le directeur de la société, préfère taire les noms. « C'est délicat. Je ne veux pas m'avancer, pour eux C'est un secret, un petit plus qu’ils veulent peut-être garder... »

L’affaire est sensible. Il n'y a qu'à juger des réticences des athlètes à évoquer le sujet pour comprendre qu'on touche de très, très près aux limites du jeu. Car si beaucoup utilisent les tentes, les chambres ou l'Altitrainer, peu l'avouent. Pendant longtemps, le nom de Paula Radcliffe fut associé aux publicités d'Hypoxico,qui vend des tentes avant que son nom ne disparaisse du site Internet de la firme américaine. Lance Armstrong ne s'est jamais vanté d'utiliser une chambre hypoxique, chez lui au Texas. « C'est une omerta, avance Alain Dallenbach. On a peur des raisonnements à la chaîne qui finissent à « vous êtes dopés ». Gaël Pencréach avoue : « À Brides-les-Bains, quand ma mère m'appelait, je la suppliais de ne pas dire où j'étais. Jusqu'aux Championnats du monde d'Edmonton, je ne l'ai dit à personne. En France, la méconnaissance de ces techniques d'entraînement les rend tout de suite suspectes. »

Car oui,ces pratiques sophistiquées ne doivent elles pas être considérées comme du dopage ? Récemment, l'Australien Ron Clarke, jamais remis d'avoir cédé face aux Kenyans aux Jeux de Mexico en 1968, alors qu'il était recordman du monde, déclarait avec provocation que les athlètes nés en plaine devraient pouvoir utiliser l'EPO de synthèse afin de leur donner une chance égale à celle des sportifs nés en altitude. « C'est ridicule, s'insurge Véronique Billat. Si on enlève l'EPO, le corps ne saura plus rien faire. Mais là, avec ces techniques de récréation d'altitude, on met l'organisme en situation de s'adapter lui-même avec ses propres mécanismes. On ne se substitue pas à lui. » Le professeur Richalet complète : « Le taux d'EPO atteint avec l'altitude n'a rien à voir avec l'EPO injectée. En altitude, l'EPO connaît un pic les deux premiers jours du séjour, puis elle revient à un chiffre normal. Pas l'EPO injectée. En altitude, quinze jours de stage feront passer l'hématocrite de 44 à 46-47. L’EPO artificielle la fera grimper à 65 ! »

Embarrassé, le CIO n'a, à ce jour, pas légiféré sur le sujet. Il attend les conclusions des études françaises et devrait décider d'une position lors du congrès de septembre 2003 en vue des Jeux d'Athènes. L'usage des tentes et autres procédés de récréation artificielle de l'altitude n'est pas conseillé. C'est tout. Aux Jeux de Sydney. il avait néanmoins interdit la présence de gaz dans le village olympique. Car le débat est complexe, qui porte sur la définition même du sport de haut niveau. Chantal Dallenbach: « Oui, je me suis demandé: est-ce naturel de dormir sous une tente hypoxique ? Mais est ce naturel de passer son temps à Font-Romeu ? Où s'arrête le naturel ? À son lieu de naissance, sur lequel on devrait rester s'entraîner ? » Les étrangers n'ont pas ces scrupules. « Quand on a expliqué aux Norvégiens pourquoi Prémanoin était fermé, ils ont ouvert des yeux tout ronds et ont bien rigolé, » explique le professeur Richalet. Ce débat est surréaliste pour eux. C'est une chambre où on tourne un robinet, point. Eux disent : « Est-ce que les piscines couvertes l'hiver sont interdites ? Et les presses en musculation ? Ou les tapis roulants de jogging ? Et l'électrostimulation ?' »

Le sport n'échappe pas aux évolutions technologiques. Les Norvégiens, le patron du centre d'altitude de Boulder (Colorado), des Belges, des Allemands, sont venus visiter Prémanon comme un appartement témoin pour mieux le copier chez eux. « Les Scandinaves se défendent: vous avez les Alpes, pas nous », ajoute Laurent Schmitt. Et pourtant, là-haut en Norvège, quand Bjôrn Daehlie, huit fois champion olympique de ski de fond, dut officiellement avouer qu'il possédait une chambre et une caravane d'altitude simulée, le public s'est mis en colère. Comme s'il s'estimait floué. « Ces chambres frappent les esprits car on touche à l'air qu'on respire. Et l'air, c'est sacré, explique Richalet. Pourtant, on a exactement les mêmes effets dans les chambres hypoxiques qu'en altitude réelle.»

Difficile problème. La recherche d'altitude, vraie ou artificielle, exige une préparation médicale spécifique, un apport obligatoire d'acides aminés, de vitamines et surtout de fer, qui peuvent conduire à des attitudes limites. Quand on en arrive là, on peut ne pas être loin de verser vers autre chose. La frontière est ténue. Jean-François Pontier, coordinateur national du demi-fond, en est persuadé: « L’altitude a bon dos. On sait que la recherche d'altitude masque aussi nombre de conduites dopantes. » Brahim Boulami, le recordman du monde du steeple-chase marocain, avait ainsi justifié son contrôle positif à l'EPO, cet été: « Je m’entraîne en altitude à Ifrane quatre à cinq mois par an. C'est le seul dopage dont je peux être accusé. » Ifrane, village blotti au milieu des majestueux cèdres de l'Atlas, à 1.800 mètres, sur les pentes du Michlifen, refuge d'un demi-fond marocain qui interpelle par ses résultats. « À Ifrane, il y a l'altitude, et certains médecins qui prescrivent autre chose », accuse Alain Dallenbach. Des coureurs cyclistes suivis par Aldo Sassi ont été impliqués dans des affaires de dopage. De la même façon, avant de se faire pincer pour dopage à l’HES, le champion olympique de fond finlandais Mika Myllyla avait été préparé en chambre d'altitude par Rolf Saeterdal, aujourd'hui coach du biathlète Ole Einar Bjoerndalen,grand ponte du Comité olympique norvégien et partenaire commercial de la société CAT (Colorado Altitude Training) qui vend du matériel hypoxique. Gérard Dine, biologiste, hématologue et père du suivi biologique: « 50 % des dix premiers des épreuves de ski nordique de Salt Lake City présentaient des paramètres anormaux, montrant un apport exogène de produits dopants.»

A Font-Romeu, la haute tour du Centre national d'entraînement en altitude siffle comme un orgue sous les rafales glacées du vent. En la pointant du doigt, Daniel Hardehn le médecin du centre, confesse: « Si un jour on me demande de dépressuriser tel étage à 3.000 mètres et celui-là à 3.500, j'arrêterai la médecine du sport., Ce n'est pas mon esprit ». À Font-Romeu, on prône le naturel. Le paysage splendide des Pyrénées (presque à la latitude de Mexico pour les Jeux duquel le Centre fut construit en 1965, sur l'idée du général de Gaulle), l'ensoleillement constant en ont fait un cadre d'entraînement idéal prisé des champions. Mehdi Baala y effectue depuis 1999 deux stages de trois semaines par an, le premier au printemps puis, si le calendrier le permet, le second en août. « Je m'y sens bien. » Paula Radcliffe y possède un appartement, jouxtant celui des Dallenbach, et y séjourne presque trois mois dans l'année depuis cinq ans. Le lieu est demandé. « Nous sommes déjà presque complets pour cet été. Les athlètes viendront tous chez nous préparer les Championnats du monde de Paris », se réjouit Anne-Marie Agel, la directrice des sports du Centre.

Pour l'heure, Font-Romeu est blotti sous la neige, et de coureurs, point. Place aux nageurs, qui ont toujours aimé le site. Les Russes Pankatrov, Selkov, Sadovy s'y entraînaient autrefois. Guennadi Touretski, le célèbre entraîneur d'Alexander Popov (lire plus bas), familier des lieux, explique : « Au risque de choquer le monde scientifique, les chambres hypoxiques ne sont pour moi qu'un phénomène de mode pour une méthode qui ne reproduit qu'une infime partie des phénomènes d'altitude... On sous-estime encore beaucoup trop le facteur environnement, alors qu'il représente l'avenir dans l'entraînement. Si j'étais athlète aujourd'hui, je n'hésiterais pas : j'irais m'installer à Font-Romeu avec ma famille et je n'en descendrais que pour les compétitions. »
Pierre Roger, le jeune espoir médaillé de bronze du 100 m dos des Championnats d'Europe l'an passé, qui s'y entraîne à l'année, agrée: « Pfuitt ! Les caissons,je ne sais pas comment ils font... L'altitude, pour moi, c'est le cadre de vie, la vue des montagnes, le ski l'hiver, une sensation de bien-être qui permet de mieux aborder l'échéance sportive.»

C'est aussi l'accoutumance à l'intensité de l'exercice, à la souffrance, qu'on essaie de dompter. Mehdi Baala : « Quand, sur le stade de FontRomeu, on entend Paula Radcliffe souffler, râler comme si elle s'étranglait, ça fait peur...» Sur le plateau de Matemale (1.600 mètres) ou plus haut à La Calme (2.100 mètres), Mehdi Baala aussi apprend à aller plus loin dans l'effort, à puiser dans ses réserves. «Après ces séances, tout te semble facile», lâche-t-il. Ainsi donc, abruptement, s'élève, pour Mehdi, le chemin vers les Championnats du monde de Paris, en août prochain. Albuquerque, FontRomeu, puis, sans doute juste avant les Mondiaux de Paris, une halte au col Bayard, près de Gap, son refuge traditionnel, calme et secret, niché à 1.246 mètres. Pour une ultime bouffée d'altitude avant la course finale.

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Lexique:

AÉROBIE (filière) : Mode de production énergétique dans lequel le muscle utilise essentiellement de l'oxygène pour “brûler” des substrats (glucides, lipides) qui lui fourniront de l'énergie. Cette filière, qui permet de soutenir un effort prolongé sans qu'intervienne d'essoufflement, est celle de l'endurance. Elle est étroitement liée au V02 Max (lire plus loin).

ANAÉROBIE (filière) : Quand l'effort est trop intense ou de trop longue durée, l'apport en oxygène devient insuffisant l'essoufflement apparaît Le corps a alors recours à un autre métabolisme dit anaérobie, pour pallier le déficit en carburant oxygène. Ce type de filière entraîne la production d'un déchet l'acide lactique, qui s'accumule dans le muscle.

ÉRYTHROPOÏÉTINE (EPO) : Hormone produite par le rein qui stimule la production de globules rouges (les véhicules de l'oxygène) et donc l'oxygénation musculaire. La raréfaction de l'oxygène en altitude engendre une production accrue de cette hormone. L’EPO de synthèse est utilisée en milieu médical pour traiter l'insuffisance rénale chronique des dialysés.


HÉMATOCRITE : Pourcentage des globules rouges par rapport au volume sanguin total.

HYPOXIE : Terme issu du grec hupo (sous), et oxus (oxygène). Situation de déficit en oxygène dans le sang et les tissus.

OXYGÈNE : C'est le carburant de base du muscle. Sa proportion dans l'air est partout d'environ 21 % (pour près de 79 % d'azote). Mais plus on monte en altitude, plus la pression atmosphérique diminue. Bilan: un même volume d'air contient moins de molécules d'oxygène. Cette situation d'hypoxie engendre une sécrétion accrue d'érythropoïétine.

V02 MAX : C'est le volume maximal d'oxygène qu'une personne peut consommer lors d'un effort physique. Cette valeur “plafond” s'exprime en millilitres d'oxygène par minute et par kilo de poids. En gros, c'est cc la cylindrée » de l'athlète. Plus le V02 Max est élevée, plus la puissance aérobie (donc l'endurance) est importante. En altitude, l'augmentation du nombre de globules rouges, donc de la capacité de transport de l'oxygène, permet d'améliorer son V02 Max.


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Sites d’entraînement en altitude :
AMÉRIQUE DU NORD :
- Colorado Springs (E-U.) 1850 m. Site du Comité olympique américain. Le nageur Mark Spitz s'y entraîne longtemps.
- Boulder (E-U.) 1600 m. Lieu favori des marathoniens et des cyclistes de toutes nationalités.
- Flagstaff (E-U.) 2134 m. Depuis 1997 Franziska van Almsick y vient régulièrement; les nageurs hollandais aussi, qui y firent deux séjours l'année des Jeux de Sydney.
- Albuquerque (E-U.) 1600-2200 m Coureurs et nageurs autour des installations de l'université du Nouveau-Mexique.
- Mexico (Mexique) 2200 m. En fait le site de Toluca, découvert par le Marocain Saïd Aouita. Joseph Mahmoud y vint aussi souvent. Inconvénient majeur: la pollution.

EUROPE :
- Sierra Nevada (Espagne) 2 320 m. Centre ouvert il y a cinq ans. Une piste d'athlétisme. Un anneau de 130 m indoor. Une piscine.
- Font-Romeu (France) 1850 m. Avant même la construction du Lycée climatique et sportif, en juin 1966, décidée pour les JO de Mexico, le Tunisien Gammoudi fut le premier à y venir. Et il devint champion olympique du 5 000 m en 19681
- Saint-Moritz (Suisse) 1850 m. Base européenne des meilleurs coureurs africains, dont le clan Fila, autour de Paul Tergat
- Davos (Suisse) 1560 m. Également base de travail des Africains en Europe.
- Belmeken (Bulgarie) 2050 m. Centre du Comité olympique bulgare, situé dans les Balkans. Les biathlètes de tous les pays s'y entraînent chaque année.
- Erevan (Arménie) 1200 m. Au pied du mont Ararat. Autrefois haut lieu de l'athlétisme soviétique.

AFRIQUE :
- Ifrane (Maroc) 1650 m. Dans le Moyen Atlas. Repaire de l'équipe du Maroc d'athlétisme. La Roumaine Gabriela Szabo y vint régulièrement ainsi que certains Français, comme Driss Maazouzi.
- Nyahururu (Kenya) 2348 m. À deux heures de Nairobi, près des chutes de Thompson Falls. Jouit toujours d'un air frais, sans moustiques. Moses Kiptanui et sa bande s'y entraînent. Parmi les habitués européens, on comptait l'Allemand Dieter Baumann.
- Eldoret (Kenya) 2000 m. Berceau de célèbres coureurs kenyans. Le légendaire Kipchoge Keino y a ouvert un centre.
- Potchefstroom (Afrique du Sud) 1500 m. Une piste en herbe. Prisé des athlètes, qui n'y souffrent pas de décalage horaire. Mais trop chaud en hiver pour les coureurs de fond.

ASIE :
- Nobeyama (Japon) 1400 m. Surtout réputé pour l'entraînement des sportifs d'hiver, short-track et patineurs artistiques.

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Témoignage du nageur Alexandre Popov (naturalisé Australien) :

L’entraînement en altitude occupe-t-il une place de choix dans votre préparation ?
J'ai participé à mon premier stage dans les montagnes d'Arménie dès l'âge de quatorze ans... Malheureusement depuis mon arrivée en Australie, en 1993, cette dynamique a été un peu coupée. Dans l'hémisphère Sud, un tel stage est compliqué à organiser. Les meilleurs centres se trouvent en Europe. Et il faut déjà une bonne semaine d’acclimatation au décalage horaire et inversement au retour, sans parler du coût de l'opération. Cette situation a d'ailleurs motivé mon retour en Europe dans l'optique des Jeux d’Athènes. En Suisse, je m'entraînerai en plus dans une piscine située quasiment 1000 mètres au-dessus de la mer.

Quel est le schéma classique d'un stage en altitude ?
Ils durent trois semaines. L’Idée est de nager facile les 4 premiers jours avant d’attaquer 2 solides semaines, puis trois ou quatre jours faciles pour conclure.

Pourquoi avez-vous toujours cru aux vertus de la préparation en altitude ?
En 2004, les Jeux d'Athènes seront mes quatrièmes d'affilée ! Ce n'est pas rien à ce niveau, surtout que, pour un sprinter, la fibre musculaire des jambes s'alourdit ce qui est loin d'être un avantage en natation... La répétition de ces stages m'a permis de prolonger ma carrière. L’altitude m’a soulagé. En ne nageant qu’au niveau de la mer, mes résultats auraient peut-être été similaires, mais j'aurais dû m'entraîner beaucoup plus dur et ma carrière s'en serait alors trouvée plus vite écourtée.

Les Russes possèdent-ils toujours quelques longueurs d'avance dans ce domaine ?
J'aimerais le croire, mais les connaissances ont tellement circulé depuis une dizaine d'années ! En revanche, avec mon entraîneur Guennadi Touretski, qui a encadré une cinquantaine de stages, j'ai un atout majeur ! En altitude, c'est très facile de bâtir, mais c'est encore plus facile de tout démolir. L’altitude n'est pas à la portée du premier coach venu. Les effets secondaires et les dangers y sont nombreux. Un stage mal conjugué, et l'athlète peut avoir besoin de six mois pour s'en remettre... Touretski dit que s'il était aujourd'hui dans la peau d'un sprinter sans obligations professionnelles ni familiales, il s’installerait à l’année à Font-Romeu. Ce n’est pas idiot, surtout qu'entre chaque compétition, il remonterait là-haut et nagerait alors facile. Question récupération, il n'y a probablement pas mieux... En l'an 2000, mettant ma famille entre parenthèses, j'étais parti vivre quelque temps à Saint-Moritz. En compétition, jamais je n'avais été dans une telle forme ! Et aux sélections olympiques russes, j'ai même battu la marque mondiale des 50 m (NDLR: 21 "64 contre 21 "81).

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